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L’interview de Nicolas Turcat : quel rôle pour l’investissement public dans la EdTech française ?

Interview Nicolas Turcat Banque des Territoires

EdTech Capital donne la parole aux divers acteurs de l’univers EdTech français. Après avoir reçu cette année Rémy Challe (CIO chez Skill and You), puis Anne-Charlotte Monneret (Déléguée Générale de l’association EdTech France), direction la Banque des Territoires : un acteur public clef dans le développement de la filière.

Nicolas Turcat (Responsable du service éducation, inclusion numérique et services au public du Groupe Caisse des Dépôts) partage la vision, le rôle et les actions de la Banque des Territoires : un acteur au cœur du soutien et du développement de la filière EdTech en France.

L’investissement public et le secteur EdTech français

“A la Banque des Territoires, nous avons la conviction qu’il faut agir dans un cadre d’impact.”

Nicolas Turcat

Quel est pour toi aujourd’hui le rôle de l’investissement de la part du secteur public dans la filière EdTech ? Comment se concrétise ce rôle ?

L’investissement public est central aujourd’hui, autant que l’investissement privé. Pourquoi ? Car les investissements dans la EdTech portent souvent sur un sujet de l’ordre de l’intérêt général, parfois de la politique publique mais surtout de l’ordre de l’impact. Par conséquent, nous ne sommes pas dans des ressorts de marché classiques. Il faut briser le tabou d’une EdTech qui serait “une techno comme une autre”, déployable en B2C comme les autres technologies en utilisant des ressorts de marché classiques (marketing, SEO…). Pour de multiples raisons dans la EdTech cela ne fonctionne pas comme ça. Il y a des questions de ressorts psychologiques complexes, des prescripteurs aux circuits complexes, ou encore les questions de parentalité etc. 

Par ailleurs, on pense souvent que la EdTech, c’est principalement des objets, des services ou des ressources pédagogiques reposant sur toutes sortes de technologies diverses et variées. Alors que je trouve que les entreprises qui progressent le mieux sont plutôt des entreprises beaucoup plus généralistes et pas nécessairement verticalisées sur le sujet de l’éducation ou de l’ESR, ou de la formation professionnelle. 

Une fois ce contexte posé, il faut agir dans un certain cadre. A la Banque des Territoires, nous avons la conviction qu’il faut agir dans un cadre d’impact. Nous souhaitons dans la mesure du possible voir des pépites françaises se développer en France, au service des élèves français et de la communauté éducative française. Lorsque l’on porte ce projet, en tant que Banque servant l’intérêt général, nous avons vocation à avoir un rôle central. Cela afin de sécuriser le développement de technologies et de services en faveur des apprenants français en général.

Le rôle du public est donc proéminent, et d’autant plus important dans le K12 et dans l’ESR. Cela me désole aujourd’hui de voir des pépites françaises rachetées par des entreprises américaines. C’est bien sûr la liberté et le projet de chaque entrepreneur ! Mais je trouve cela dommage que des fonds français ne puissent pas intervenir en priorité sur ces sujets-là. Il y a bien sûr de nombreux facteurs explicatifs à cela. 

Peut-on rendre plus attractif pour ces entrepreneurs un développement en France ? Quels sont les leviers à disposition ?

En premier lieu, il convient de souligner que certains entrepreneurs renoncent au marché français pour aller sur des marchés jugés “plus faciles”, qui ne le sont en réalité pas forcément. Aujourd’hui on observe un mouvement de consolidation globale en train de s’opérer, qui donne naissance à de plus en plus de gros opérateurs, entre autres pour pouvoir faire face à un certain nombre de difficultés [sur le marché, NDLR], et acquérir des positions plus ou moins monopolistiques.

Et l’on ne peut pas faire grand-chose contre un changement de projet entrepreneurial. Il faut aussi une communication plus précise autour des projets des EdTechs à impact : on ne démontre pas assez, ou plutôt on ne valorise pas assez, les startups qui ont un impact avéré en France.

Aussi arrêtons les doubles discours qui consistent à donner des perspectives internationales aux entreprises, tout en parlant de conserver une souveraineté numérique ! Il faut un discours plus cohérent et plus en prise avec les réalités des usages et des technologies. Enfin soulignons que le politique parfois peut aussi rectifier des situations économiques. Le politique possède des leviers d’action, particulièrement dans la EdTech et dans le champ de l’investissement y compris.

La notion d’impact : un facteur au cœur de la vision de la Banque des Territoires

“La Banque des Territoires n’est pas qu’un fonds d’investissement”

Nicolas Turcat

Quelle est la place de la notion d’impact pour la Banque des Territoires ?

Pour nous le sujet de l’impact est crucial. Il faut se demander : à quoi sert tout cela ? Il existe aujourd’hui un paquet de solutions qui correspondent davantage à du marketing qu’autre chose. De nombreuses entreprises qui se revendiquent “EdTech” par exemple se positionnent sur le soutien scolaire, qui constitue un business à part entière ; business par ailleurs historique. Les business plans sont pratiquement immédiats et faciles à bâtir. Mais il faut se poser la question de l’impact de ces projets : est-ce que cela change les choses pour les plus fragiles ? Pour les territoires et publics en difficulté ?

La Banque des Territoires n’est pas qu’un fonds d’investissement. Nous sommes investisseurs avisés, mais pas un fonds d’investissement au sens classique du terme avec des LPs. Nous avons certes une gestion rigoureuse des tickets d’investissements aussi rationnelle et parfois plus sévère que certains fonds d’investissement. Nous avons notre Direction Générale, un Conseil de Surveillance, un ensemble de services d’audits et de contrôle internes, et autres entités à qui nous devons rendre des comptes sur la façon dont nous gérons nos participations. Néanmoins, aujourd’hui nous sommes davantage motivés par l’impact que l’on génère pour des territoires que par une monétisation future. Par conséquent, nous nous comportons davantage comme un corporate venture cherchant à augmenter notre apport auprès des collectivités territoriales qui sont nos partenaires principaux.

Un exemple parfait, c’est Pronote. Nous avons pris une participation dans Index Education aux côtés de Docaposte. On apporte alors de la valeur aux collectivités territoriales via le développement de cet outil. L’investissement de la part de la Banque des Territoires rassure aussi un peu tout le monde, comme tiers de confiance, concernant la gestion des données des enfants par exemple. Ainsi lorsque nous soutenons la mise en place de Pronote primaire via notre investissement, au-delà de l’objet en soi, c’est surtout pour agir à destination des collectivités les plus fragiles, les communes avec leurs écoles primaires et apporter de la valeur en offrant un gain de temps considérable aux établissements.

Dans le modèle d’investissement de la Banque des Territoires, la part de l’impact est donc beaucoup plus importante que l’aspect spéculatif ?

Nous sommes ce que l’on appelle un “investisseur avisé” comme d’autres peuvent l’être, au sens des pratiques et des méthodologies de travail.  En revanche, nos critères de sélection et les critères d’impact sont probablement différents : le focus sur l’exit compte probablement légèrement moins que l’impact que génèrera la société dans 7 ou 10 ans. 

Nous avons certainement un ensemble d’indicateurs décisionnels à l’investissement un petit chouilla plus large qu’un certain nombre de fonds de la place. Pour autant, nous regardons les business plans de manière extrêmement précise. Nous sommes extrêmement exigeants lors des tours de table parce que l’on connait aussi notre valeur dans cet écosystème. Enfin, nous étudions en profondeur si une entreprise en question va apporter de la valeur à la collectivité territoriale et à la communauté éducative à tel moment sur son segment. 

La Banque des Territoires n’est par ailleurs pas uniquement investisseur. Nous sommes capables de mobiliser des synergies complémentaires, de lancer des appels à projets, de subventionner et d’accompagner des projets territoriaux, etc. Nous sommes capables aussi d’opérer des politiques publiques : nous sommes opérateurs des territoires numériques éducatifs du PIA4, d’un certain nombre de PIC (Plan d’Investissement compétences) qui aujourd’hui permettent aussi de sourcer ou faire rayonner les entreprises qui sont en investissement chez nous.

Pour revenir sur le sujet des territoires et de l’impact : nombre d’EdTechs se revendiquent comme catalyseur de l’inclusion numérique et de l’accès à l’éducation. Or en parallèle, une fracture numérique en France est encore très présente, à différentes échelles. Quels sont les leviers fournis aux collectivités dans cet enjeu d’accès et d’inclusion ?

Pour moi, l’enjeu aujourd’hui est un enjeu d’appropriation du numérique par les acteurs de terrain : c’est faire connaître, faire prendre en main, accompagner et simplifier l’utilisation [des solutions numériques, NDLR]. Là se situe le rôle des territoires. Sur le fondement d’un projet éducatif partagé à l’échelle d’un territoire, l’accompagnement à mettre en place aux côtés de l’EdTech sera primordiale. Sans proximité la EdTech fonctionne mal.

Le sujet de l’inclusion numérique est central. Quand 1,6 millions d’enfants sont décrochés du numérique lors du confinement, que 13 millions d’adultes exclus du numérique deviennent 14 millions après le premier confinement, on a un sujet majeur. 

Les EdTechs ont des interfaces qui ne sont toujours pas accessibles au titre du RGAA [Référentiel Général d’Amélioration de l’Accessibilité, NDLR] : l’accessibilité numérique est un premier frein à l’inclusion numérique (interface lisible, écoutable et entendable par tous y compris des utilisateurs handicapés, etc.). 

Le deuxième enjeu de l’inclusion numérique est celui de l’accompagnement : on est capable de corréler aujourd’hui le décrochage scolaire avec l’absence de suivi des notes à l’école via les outils numériques (Pronote ou des ENT). L’inclusion doit être accompagnée par des gens de terrain : l’Education nationale, les collectivités, ou des acteurs reconnus de la médiation numérique, etc. 

Enfin le troisième enjeu : aujourd’hui un paquet de EdTechs ne sont pas des objets d’inclusion, ne donnent pas des capacités à créer ou développer. Donner le pouvoir d’agir aux enseignants est un objet d’inclusion numérique ! Les enseignants doivent pouvoir créer et orchestrer leurs ressources, pas uniquement les consommer.

Focus sur le programme Passerelles, en partenariat avec makesense

Récemment la Banque des Territoires lançait avec makesense le programme Passerelles : quelles ambitions pour ce programme ?

La Banque des Territoires investit principalement en Pre-Seed, Seed, et Série A, avec des tickets allant de 200 000 euros à 4 ou 5 millions d’euros (sauf exceptions). En réalité, nous nous sommes aperçus que nombre d’entreprises qui viennent nous voir ne sont pas matures sur plein d’aspects. Ce qui nous a incité à monter cet accélérateur sans prise de participation, c’est l’idée de combler ces manques pour les EdTechs sélectionnées afin qu’elles puissent passer à la vitesse supérieure.

Les EdTechs en question démontrent beaucoup de choses : du chiffre d’affaires, de l’impact et une communauté d’utilisateurs, une organisation et une connaissance du secteur, etc. Mais ce sont des EdTechs à qui il manque parfois un petit quelque chose : un marqueur Education nationale, une dimension commerciale plus forte, ou autres. C’est ici le sens de l’accélérateur Passerelles en partenariat avec makesense. Nous avons pour l’instant sélectionné deux premières EdTechs à accompagner, l’idée étant d’aboutir à une dizaine de participantes.

Nous avons reçu et recevons énormément de candidatures : plus d’une cinquantaine de dossiers ont été soumis. Il y a donc un peu de déception, mais nous voulons pouvoir accompagner au mieux, les meilleurs. 

Quels sont les moyens aujourd’hui pour un entrepreneur de susciter l’intérêt de la Banque des Territoires ?

Pour la Banque des Territoires, il y a donc cette question de l’impact. Une part non négligeable du business doit venir des collectivités, ou d’organismes privés travaillant avec les collectivités (B2G, B2B2G).

Il faut connaître le milieu des collectivités territoriales, la réalité d’une école, ce genre de choses ! Il n’y a rien de pire qu’un entrepreneur ne prenant pas en compte le modèle de l’Education nationale. Le modèle éducatif français est ce qu’il est, certes très complexe, avec ses qualités et ses défauts. Comme dans d’autres secteurs aussi complexes, il faut travailler ce modèle. Un discours qui prétendrait “dépasser le système”, ce n’est pas possible ! 

A contrario, un entrepreneur qui sait ce qu’est un inspecteur, un chef d’établissement, qui fait la différence entre un chef d’établissement et un CPE, qui sait ce qu’est un syndicat mixte qui mutualise des ressources à l’échelle d’un territoire, marque des points ! Cet entrepreneur-là connaît son marché ! 

Ces éléments vont être fondamentaux chez nous pour la sélection.

Une dernière question, davantage portée sur l’actualité EdTech internationale. On observe depuis début novembre une baisse de dynamisme du côté des EdTechs cotées, notamment aux Etats-Unis. Cette baisse de dynamisme se fait-elle sentir du côté des demandes de participations pour la Banque des Territoires ?

Aujourd’hui, je ne ressens pas cette dynamique. Au contraire, nous n’avons que des EdTechs qui performent : Index Education continue de performer, Mobidys surperforme, MyFuture aussi ! Le Covid-19 est toujours là, et il y a toujours un besoin très fort.

Dans les deux risques que je perçois, il y a la nationalisation de la politique publique. L’effet de ralentissement ressenti aux USA dont tu parles est pour moi un effet papillon de ce qu’il se passe en Chine. Tout le monde craint un retournement et un serrage de vis par les Etats. En France d’ailleurs certains s’amusent à demander ce serrage de vis [de la part de l’Etat, NDLR]. Par exemple, le débat sur la nationalisation, ou plutôt la « dé-territorialisation » du secteur EdTech est pour moi complètement lunaire ! L’enjeu est un enjeu d’encadrement, mais pas de reprise en main “jacobine”.

Par ailleurs, il y a des effets de concentration qui je pense sont en ce moment en partie masqués. Pour autant, nous n’avons jamais eu autant d’activité en tant qu’Investisseur qu’aujourd’hui ! Je crois aujourd’hui que la consolidation est arrivée, elle est en cours. Dans l’année 2022, il devrait y avoir deux ou trois grandes consolidations du secteur EdTech français. En tous cas je le souhaite !

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